[S3 THEATRE 17 SIECLE] Lecture analytique ET La piece BRITANNICUS RACINE

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BRITANNICUS – DEBUT DE LA SCENE 1 DE L’ACTE I

Lecture analytique APRES LA PIÈCE THÉÂTRALE [jean-racine-britannicus]

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INTRODUCTION

C’est en 1669 que Racine écrit Britannicus. Comme dans beaucoup de tragédies du XVII° siècle, le sujet est emprunté à l’histoire romaine. Le thème de prédilection des tragédies raciniennes est la description des ravages de la passion amoureuse mais, dans Britannicus, il a voulu écrire aussi une pièce à sujet politique : l’évocation des luttes pour le pouvoir à la cour de Néron. La scène I de l’acte I dont nous allons étudier le début, est un dialogue entre la mère de Néron, Agrippine, et Albine, sa confidente. Elle correspond en tous points à ce que les classiques appelaient une scène d’exposition, c’est à dire une scène qui se donne pour objectif d’informer rapidement le spectateur, de la manière la plus naturelle possible. Dans un premier axe, nous verrons que le spectateur reçoit ici, en très peu de temps, une information très dense. Mais le souci de Racine est aussi d’éliminer dans la mesure du possible les aspects artificiels de cette information à rythme accéléré. C’est pourquoi dans une seconde partie de notre commentaire, nous analyserons les moyens utilisés par l’auteur pour apporter à la scène d’exposition vraisemblance et efficacité dramatique.

 

1° AXE : LA RECHERCHE D’UNE INFORMATION 

COMPLETE ET RAPIDE.

 

Idée directrice de l’axe : Le spectateur de Britannicus trouve très vite dans ce début de scène un grand nombre d’informations.

 

Indices spatio-temporels

 

     Le lieu : v.3-4 « Qu’errant dans le palais sans suite et sans escorte, / La mère de César veille seule à sa porte ? » Pour le spectateur, qui n’a pas lu la didascalie initiale ( « La scène est à Rome, dans une chambre du palais de Néron »), Albine en résume à sa manière la teneur.

L’époque : L’époque est suggérée par la célébrité des noms : Néron, empereur de Rome entre 54 et 68 après Jésus-Christ (né en 37).

Autres références historiques précises :

« Depuis trois ans entiers, qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait … » (v.25) Une note explique que cet indice temporel renvoie à l’adoption de Néron par Claude.

« Rome, depuis deux ans, par ses soins gouvernée » (v.27). Nous savons donc exactement en quelle année nous sommes : en 56 ap.JC.

Le moment : Le moment exact où commence la pièce est indiqué dés le vers 2 : « Faut-il que vous veniez attendre son réveil ? »

 

L’action

 

L’élément-clé (l’élément perturbateur) est révélé progressivement au cours du texte :

v.10 – 14 : « Contre Britannicus, Néron s’est déclaré / L’impatient Néron cesse de se contraindre / Las de se faire aimer, il veut se faire craindre, / Britannicus le gêne … »

Mais il faut attendre le vers 54 pour en connaître la nature exacte : « Et ce même Néron, que la vertu conduit, / Fait enlever Junie au milieu de la nuit ».

On remarque donc que l’élément perturbateur s’est produit avant même que la pièce ne commence.

 

       Montrons ici sur un exemple comment la versification peut contribuer à renforcer l’idée : analysons le vers 13 : « Las de se faire aimer, il veut se faire craindre ». Analyse empruntée à Gilles Guilleron : Britannicus (L’oeuvre au clair 1993).

     Agrippine y traduit la transformation psychologique que vit son fils et rend visible, à travers l’évocation de son besoin de domination, son évolution vers la tyrannie.

     On peut le commenter à partir des remarques suivantes :

Ø      Le parallélisme des deux hémistiches et l’antithèse qu’ainsi il renforce entre les deux infinitifs aimer et craindre accentuent l’opposition éloquente entre l’idée d’un pouvoir qui garantit l’honneur de celui qui l’exerce et celle d’une autorité haïssable et monstrueuse.

Ø      Ce parallélisme souligne également l’introduction du verbe de volonté : il veut, dont le mode et le temps ‑ indicatif présent ‑, et la place dans le vers, renforcent l’expressivité. En deux mots s’énonce le choix implacable de Néron.

Ø      Les sonorités du premier hémistiche ‑ assonance en [e], élision du e muet de faire accompagnent la tristesse d’Agrippine dans le regard résigné qu’elle jette sur son fils. En revanche la prononciation du e muet de faire dans le second hémistiche, la vibrante que cette prononciation souligne, répercutée dans l’infinitif craindre et accentuée par la gutturale et la dentale traduisent son effroi devant le naissant besoin de tyrannie de Néron. Le théâtre appartenant d’abord à la voix des acteurs qui le jouent, le commentaire des effets de sonorités est important.

Ø       Par le bouleversement psychologique ainsi mis en scène, se dit l’enjeu de la pièce. La volonté de prise de pouvoir de Néron est désignée ici comme tout à la fois illégitime et monstrueuse. C’est cette accession à un ordre inhumain qui assure le ressort tragique de la pièce et sa cohérence.

 

D’autres informations nécessaires pour comprendre la situation nous sont apportées par les diverses interventions d’Albine :

  • Vers 15 à 18, nous apprenons qu’Agrippine, mère de Néron (« vous à qui Néron doit le jour qu’il respire ») a déshérité le fils de l’empereur Claude, Britannicus, prétendant légitime au trône de son père, pour porter au pouvoir « Domitius » (c’est à dire Néron, dont le nom latin était Lucius Domitius Tiberius Claudius Nero).
  • Vers 25 à 30, nous apprenons que Néron a été un bon chef d’état pendant les deux premières années de son règne (comparable à « Auguste vieillissant ». Une note nous indique que l’empereur Auguste, arrivé au pouvoir par la violence, avait ensuite gouverné avec modération)

Agrippine complète ces informations aux vers 51-52, en nous apprenant que Britannicus aime une jeune fille appelée Junie. Le vers 58 nous apprend qu’Agrippine encourage cette liaison. C’est pourquoi elle accueille comme une attaque personnelle l’enlèvement de Junie par Néron.

Cependant certains éléments manquent à Agrippine (et donc au spectateur) pour apprécier complètement la situation : Agrippine ne comprend pas pourquoi Néron a fait enlever Junie. Elle fait plusieurs hypothèses, en indiquant son interprétation préférée, mais sans trancher :

« Que veut-il ? Est-ce haine, est-ce amour qui l’inspire ? / Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ? / Ou plutôt n’est-ce point que sa malignité / Punit sur eux l’appui que je leur ai prêté ? »

Trois hypothèses donc :

  • Néron aime (sous-entendu : Junie) et c’est pourquoi il a fait enlever la jeune fille.
  • Néron hait Britannicus et cherche à le faire souffrir en enlevant Junie

·        Néron cherche surtout à contrarier les plans de sa mère.

 

 

Récapitulons pour conclure ce que nous avons appris sur l’action de la pièce : L’empereur Néron, qui règne sagement sur Rome depuis deux ans, vient de faire enlever la fiancée de son demi-frère : Britannicus. Sa mère Agrippine, qui l’a placé sur le trône en déshéritant Britannicus, y discerne un acte de rébellion à son égard, un monstrueux abus de pouvoir qui en appelle d’autres, un premier pas vers la tyrannie.

 

 

Le personnage d’Agrippine

 

C’est surtout le personnage d’Agrippine qui se révèle dans ce début de scène. Elle apparaît violente, autoritaire, intelligente, ambitieuse et cynique.

Au début de la scène, elle est dans une fureur extrême, qui suggère un caractère emporté et autoritaire. Elle fait de son fils Néron un portrait sans concession, fondé sur une analyse impitoyable des caractères de sa belle-famille : les Domitius : « Je lis sur son visage / Des fiers Domitius l’humeur triste et sauvage ». Elle compare son fils à l’empereur Caligula (« Caïus ») qui était fou (« fureur » v.41). Elle analyse avec lucidité ce qu’elle considère comme une prédestination familiale à la cruauté et à la folie.

Mais c’est peut-être les vers 43-48 qui apportent l’éclairage le plus intéressant sur sa personnalité : Agrippine, qui essayait de convaincre Albine que son fils est en train de tourner à la tyrannie, change tout à coup d’argumentation :

Que m’importe, après tout, que Néron plus fidèle,

D’une longue vertu laisse un jour le modèle ?

Dans ces deux vers, elle avoue que ce n’est pas la vertu de son fils, ses qualités politiques, qui la préoccupent : peu lui importe !

Ai-je mis dans sa main le timon de l’Etat

Pour le conduire au gré du peuple et du sénat ?

Dans ces vers, elle répond au compliment adressé à Néron par Albine, quand elle le félicitait de gouverner Rome comme au temps de la république (« Rome depuis deux ans par ses soins gouvernée / Au temps de ses consuls croit être retournée » v.27-28). Autrement dit : elle ne l’a pas mis au pouvoir pour qu’il gouverne démocratiquement. Mais alors, pourquoi est-elle si mécontente ?

 

Ah ! que de la patrie il soit, s’il veut, le père ;

Mais qu’il songe un peu plus qu’Agrippine est sa mère.

 

Autrement dit, qu’il soit un tyran ou un bon prince, elle s’en moque … Ce qu’elle veut c’est qu’il lui obéisse!

 

 

Ce cynisme politique, cet appétit de pouvoir, et cet orgueil blessé de mère autoritaire qui voit son fils lui échapper, c’est tout le caractère d’Agrippine qui se dévoile au détour du texte. Finalement, Agrippine n’apparaît pas beaucoup moins monstrueuse que son fils.

 

 

Conclusion partielle / Transition

     Dés ce début de pièce, les éléments d’une action tragique sont donc en place : prédiction de la « fureur » (la folie) de Néron, indication du destin familial qui le prédestine à la tyrannie et à la folie. Annonce d’un double conflit : Néron-Britannicus, Néron-Agrippine. La seule interrogation concerne le rôle de Julie (amour de Néron pour Junie ou pas?).

Nous avons démontré que le spectateur reçoit en très peu de temps une information très dense. Mais ce souci d’une information rapide pourrait paraître artificiel et ennuyer le spectateur. Conscient de ce risque, Racine utilise divers moyens pour apporter à la scène d’exposition naturel, vraisemblance et efficacité dramatique.

 

 

2ème AXE : LA RECHERCHE DE LA VRAISEMBLANCE 

ET DE L’INTERET DRAMATIQUE :

 

 

Idée directrice de l’axe : Ce début de pièce permet d’observer diverses techniques utilisées dans le théâtre classique pour assurer la vraisemblance et l’efficacité dramatique : l’utilisation des « confidents », l’invention d’une situation propice à l’information du spectateur, un début en action.

 

Une invention commode : la confidente.

 

Le personnage d’Albine est ce qu’on appelle une confidente, c’est ainsi que la caractérise la liste des personnages. Le confident (ou la confidente) est un personnage au statut social mal défini (domestique, ami, page, demoiselle de compagnie) qui accompagne en toute occasion le héros d’une tragédie et qui recueille ses confidences.

     Le caractère d’Albine ne se révèle guère dans ce début de scène : le confident n’est pas un « personnage » véritablement doté d’une psychologie propre. Par contre, le texte montre la familiarité dans laquelle se trouve Albine avec sa maîtresse. Elle ne craint pas de la contredire, de lui donner assez brusquement le conseil de retourner dans son appartement. Elle connaît les secrets de la reine, elle est au courant de ses intrigues passées pour favoriser Néron au détriment de Britannicus. Agrippine parle à cœur ouvert devant Albine : elle fait alllusion devant elle à des prédictions qu’elle a formulées sur le destin de Néron (vers 9), preuve qu’elle lui en avait parlé auparavant; elle lui livre sans retenue ses craintes concernant la nouvelle attitude de Néron à son égard.

Le personnage de la confidente est donc une invention commode pour transmettre au spectateur les sentiments les plus secrets du héros, sans que cela paraisse trop artificiel (C’est ce qu’on appelle la double énonciation théâtrale). Ce personnage est particulièrement utile dans les scènes d’exposition où il apparaît avec régularité au XVII° siècle.

 

Une situation commode pour justifier l’apport d’informations.

 

Ce début de scène est bâti autour d’une dispute entre Agrippine et sa confidente. Albine n’est pas contente de voir sa maîtresse « sans suite et sans escorte », donc dans une position non protocolaire, dangereuse peut-être. Elle lui suggère en outre que ce n’est ni une occupation ni une heure décente de faire les cent pas (« errant ») à la porte de Néron de si bon matin. Elle est surtout étonnée de la trouver là car elle ne sait pas ce qui s’est passé pendant la nuit.

Cette situation, habilement inventée par l’auteur, va justifier des explications de la part d’Agrippine. Mais ces explications provoquent à nouveau l’incompréhension d’Albine qui répond par une salve de questions : « Quoi ? vous à qui Néron doit le jour qu’il respire, / Qui l’avez appelé de si loin à l’empire ? etc… » Il n’y a pas moins de huit points d’interrogation dans la quinzaine de vers accordés à Albine dans ce début de scène. Cette rébellion d’Albine prenant la défense de Néron justifie de sa part une série d’informations sur le passé de la relation Néron/Agrippine, puis sur le bilan des premières années de règne, dont Agrippine n’a nul besoin puisqu’elle connaît fort bien tout ça. Mais la nécessité d’argumenter pour convaincre Agrippine donne une certaine vraisemblance à ce long rappel historique qui occupe les deux tirades d’Albine vers 15-20 et 23-30. De la même façon, les besoins de l’argumentation justifient auprès du spectateur la réponse d’Agrippine, qui expose par le menu l’arbre généalogique de Néron.

Voici donc une second procédé utilisé par Racine pour conférer naturel et vraisemblance à la scène d’exposition : il s’agit d’abord d’inventer une situation de communication mettant en présence un personnage qui sait et un personnage qui ne sait pas ; en outre, le désaccord entre ces deux personnages justifie de leur part un effort argumentatif qui rend vraisemblable l’apport d’informations.

 

Un début en action

 

Mais l’intérêt de la scène repose encore sur un troisième procédé qui consiste  à démarrer l’action de la pièce dés le lever de rideau. Racine ne s’est pas contenté d’une discussion statique ayant pour seul souci d’apporter des informations au spectateur. Dés ces premiers vers de la pièce, il se passe quelque chose, l’intérêt dramatique est déjà présent, l’intérêt psychologique est assuré.

Notons d’abord que nous avons à faire à un début « in medias res ». Quand le rideau se lève, Agrippine est déjà là dans un état d’agitation inaccoutumé. Comme on va l’apprendre, Junie a été enlevée pendant la nuit : l’élément perturbateur de l’intrigue a déjà eu lieu.

Ensuite, comme nous l’avons montré dans le 1°axe, le discours d’Agrippine révèle au spectateur toute une gamme de traits de caractère ou de sentiments. Elle menace : « Mais crains que l’avenir … » (v.33) ; elle ironise : « et ce même Néron, que la vertu conduit (sous-entendu : d’après toi ! ») ; elle exprime ses interrogations, ses angoisses : « Que veut-il ? Est-ce haine ? Est-ce amour qui l’inspire ? » (v55) ; elle prophétise : « je lis sur son visage / des fiers Domitius l’humeur triste et sauvage » (v.35-36).

Surtout, en une extraordinaire volte-face, au vers 43, elle change brusquement son argumentation face à Albine et, arrêtant de reprocher à Néron d’être un mauvais prince, elle l’accuse surtout de vouloir échapper à son emprise, prenant le risque de laisser apparaître l’ambition démesurée qui l’anime (voir1° axe).  Bref, elle révèle le fond de son caractère. Son discours passionné, véhément, que le rythme de l’alexandrin permet à Racine de développer de façon oratoire (cf. notamment la métaphore du « timon », les parallélismes des vers 47-48), n’a pas seulement une portée informative, il a une valeur psychologique et dramatique. Il nous annonce un fameux bras de fer entre le « monstre naissant » Néron et cette femme qui n’apparaît pas beaucoup moins terrifiante que son fils. Cette brusque révélation prend l’allure d’un coup de théâtre : au moment où le spectateur s’apprêtait déjà à voir en Agrippine une bonne mère anxieuse de l’avenir de Néron, soucieuse de sa vertu, inquiète pour le sort de Junie et de Britannicus, il découvre soudain en elle un monstre de cynisme et d’ambition politique. Cette habileté d’écriture dramatique suffit à assurer l’intérêt de ce début de pièce.

 

CONCLUSION :

 

Cette scène est donc caractéristique d’un « art de commencer » qui cherche à combiner information et vraisemblance, information et action. Le spectateur reçoit rapidement une information très dense qui lui permet d’imaginer la suite de l’action : il voit se dessiner les principaux affrontements en perspective (l’affrontement entre Néron et Britannicus, entre Néron et Agrippine), il peut faire des hypothèses sur l’issue de la tragédie. Bien sûr, cette technique de la « scène d’exposition » suppose une bonne part d’artifice mais la « situation de communication » imaginée par l’auteur rend vraisemblable cet apport d’information. En outre, le spectateur est directement plongé dans l’intrigue, il surprend en plein drame un des personnages principaux de la pièce. La scène est vivante.

 

 

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